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jeudi 16 février 2012

"Au delà", par les ballets Cde la B

Qu'y a-t-il après la vie ? La nouvelle création proposée par  Koen Augustijnen et les Ballets C de la B, présentée cette semaine au KVS de Bruxelles, explore avec douceur cette question traumatisante.



L'au delà selon Koen Augustijnen,  c'est "après l'arc-en-ciel", "over the rainbow". Le spectacle commence par une vidéo volontairement maladroite qui rend compte d'une expérience d'extase quasi-nirvanesque, associée au phénomène météorologique. Cet arc est une limite spatiale qui, matérialisée par une colonne verticale de fleurs colorées, revient ensuite comme unique élément de décor, engloutie par la terre à ses extrémités, dont les six personnages vont s'extraire, comme s'ils sortaient véritablement de la terre au moment de leur résurrection.

L'au delà selon Koen Augustijnen, ce n'est pas le monde éthéré, vaporeux, désincarné des âmes sans corps, mais bien un monde physique, sensoriel et coloré.  Les six êtres qui ont " accompli le grand voyage" sont incarnés : essoufflés, troublés,gênés, il semblent parfois souffrir, parfois au contraire habiter pleinement leurs corps, pour finir par trouver progressivement, comme à tâtons, une harmonie nouvelle.

L'au delà selon Koen Augustijnen semble être caractérisé avant tout par l'absence du devenir et l'impossibilité de modifier ce que l'on a été. Dans cette perspective "existentialiste" - un des danseurs fait une référence explicite à Huis-clos -, des personnages prennent tour à tour la parole pour rapporter des fragments de leurs vies, évoquer la mort de leurs proches ou tout simplement dire ce qu'ils ressentent.

Le spectacle semble buter sans cesse sur une barrière difficile à franchir, un mur insoluble. Les personnages ont accompli un voyage, mais ils ne sont pas encore arrivés. Plus que la mort finalement, c'est la question du passage qui est abordée, et à travers elle, celle du devenir, du vieillissement, de l'impossibilité d'une permanence. 

"L'au-delà" a tout du sujet parfait pour une création chorégraphique. La danse en effet semble à même de rendre compte d'un mouvement qui n'est plus en direction d'une action, d'une histoire, mais qui ne va nulle part. Elle permet d'installer sur scène une réalité autre qui fait fusionner le temps et l'espace.
 
Au delà,  dont la première a eu lieu le 1er février dernier à Guimaraes (Portugal), est actuellement présenté en Belgique, et sera ensuite dansé sur plusieurs scènes européennes.C'est un travail abouti, sur un sujet métaphysique, avec des interprètes excellents. Nul doute que l’œuvre aura le succès qu'elle mérite. 

Pour voir le calendrier de la tournée, cliquer ici

mercredi 18 janvier 2012

"Danser sa vie", l'expo du Centre Georges Pompidou

Le Centre Pompidou, Musée National d' Art Moderne, consacre jusqu'au 2 avril 2012 une exposition qui met en lumière les liens entre la danse et certains des principaux mouvements artistiques du XXème siècle - expressionnisme, cubisme, futurisme, surréalisme...c'est passionnant.



Non, la danse n'est pas un ghetto ! Elle se développe en interaction permanente avec les autres arts, avec les mouvements culturels d'une époque. C'est une chose de l'affirmer, c'est encore mieux de le montrer.

L'ambitieuse exposition du Centre Pompidou ravira les amateurs de danse comme les férus d'art moderne. Aficionados exclusifs de chaussons et de grands jetés s'abstenir cependant : l'exposition commence avec Nijinsky et les Ballets russes et s'attache avant tout à la danse dite "contemporaine", bien qu'on se rende vite compte du caractère bien "fourre-tout" de cette appellation.

L'exposition nous fait en effet parcourir un siècle de danse, d'Isadora Duncan à Jérôme Bel. Elle montre les continuités et les ruptures entre des mouvements qui en se rencontrant ou en se heurtant, entrent en résonance féconde avec les arts du XXè siècle.

Le travail des deux commissaires, Christine Marcel et Emma Lavigne, concerne avant tout les liens qu'entretiennent la danse et les arts visuels et ne retrace bien entendu pas une histoire exhaustive de la danse contemporaine. Il s'agit plutôt d'une exploration , à travers un choix d’œuvres plastiques et chorégraphiques, du rôle que peut jouer ou qu'a pu jouer la danse dans certaines des révolutions artistiques majeures du XXème siècle. 

Par exemple, l’expressionnisme n'a-t-il pas été introduit par une forme d'expression de soi, inventée par Isadora Duncan et poursuivie par des chorégraphes telles que Mary Wigman ou Pina Bausch ? Les recherches des futuristes sur la couleur et le mouvement ne peuvent-elles pas être mises en rapport avec les fameux voiles colorés de Loïe Füller ? Quels liens entretiennent danse et performance dans les travaux d'Yves Klein ou de Jackson Pollock ?

L'exposition effleure également la question de la danse engagée et politique, de la "récupération" du mouvement expressionniste à l'époque de l'Allemagne nazie au regard qu'apportent de plus en plus souvent les chorégraphes contemporains sur la société d'aujourd'hui. Enfin,elle aborde le thème de l'expression populaire - danse de cabaret, de music-hall, bals, et plus récemment disco et "tubes" de l'été - qui, remarquable permanence, est une source d'inspiration des artistes et des chorégraphes tout au long du parcours, brouillant les frontières entre culture savante et culture populaire.

A ces questions, le parcours proposé n'apporte pas de réponse toute faite, mais, à l'opposé de tout didactisme, il permet au spectateur de faire bouger ses catégories préconçues. S'il montre une chose, c'est bien l'absence d'étanchéité entre les arts et des mouvements présentés.

Il est rare qu'une exposition d'une telle ampleur soit montée dans un lieu qui ne soit pas totalement dédié à la danse. C'est, au choix, une histoire culturelle de la danse ou une histoire "dansée" de la culture au XXème siècle.

Alors qu'on  peut regretter parfois de voir le monde du spectacle vivant tourner en vase clos, avec des "grands noms" qui ne sortent guère d'un cercle d'initiés, cette exposition permet de construire des passerelles, en intégrant la danse dans la réflexion sur l'histoire et la théorie de l'art. C'est pourquoi elle est si importante.


"Danser sa vie", exposition au Centre Pompidou, du 23 novembre 2011 au 2 avril 2012. 11h-21h. Le jeudi jusqu'à 23 h.



















mardi 3 janvier 2012

Laurent Pelly, metteur en scène du merveilleux : Cendrillon, au Théâtre de La Monnaie

Cendrillon, l'opéra de Jules Massenet (1852), dont cette production a été réalisée pour la première fois à l'Opéra de Santa Fe, est repris depuis du 9 au 29 décembre 2011 au Théâtre Royal de La Monnaie / De Munt (voir un extrait en vidéo). C'est une version scénique assez peu connue du  conte de Perrault, comparée au ballet de Prokofiev ou à la célèbre Cenerentola de Rossini.

Est-ce l'esthétique profondément "XIXème" de l'oeuvre ?  Toujours est-il que de nombreux passages, oniriques, féeriques, notamment la très belle scène de la transformation par la marraine, où la scène est envahie de répliques de Cendrillon en chemise de nuit,  évoquent le ballet romantique.

On retrouve la même idée de la figure principale démultipliée, dans un entre-deux dont on ne sait pas très bien s'il  se rapporte au rêve ou à la réalité (du conte !) , s'il doit s'inscrire dans la linéarité de l'histoire ou comme une parenthèse.

C'est loint d'être  le seul intérêt de cette mise en scène très réussie.

Ils s'agit d'une résolution ingénieuse du problème posé bien souvent par la mise en scène d'un conte ou mythe archi-connu, qui plus est appartenant au monde de l'enfance. Comment le rendre intéressant ? Le transfigurer ? Le transposer ? L'actualiser ? Pour Cendrillon par exemple, on connaît bien la version chorégraphique de Noureev, qui choisit de situer l'action dans l'univers du cinéma des années 30, avec un résultat mitigé.
Laurent Pelly, qui envisage rarement l'opéra sans la danse (il réalise la plupart de ses mises en scènes d'opéra en collaboration avec la chorégraphe Laura Scozzi), parvient à donner une tonalité fantaisiste à une œuvre qui, prise telle quelle, risquait de ne révéler que ses aspect mièvres, voire kitsch.

En prenant littéralement l'histoire "au pied de la lettre" (les décors sont constitués essentiellement de lettres ou de mots extraits du conte), Laurent Pelly nous rappelle sans cesse notre position de spectateur qui vient à l'opéra, spécialement en cette période de fêtes de fin d'année, pour être émerveillé. Les personnages semblent ainsi "sortir" comme par enchantement de divers passages du conte, pour se matérialiser sur scène, pour le temps d'une représentation.  En privilégiant l'harmonie visuelle par rapport à la cohérence narrative, en transformant par exemple le sens des mots (le "bois" du livret se trouve ainsi métamorphosé en une forêt...de cheminées),   il insiste sur l'essence même du conte : sa magie. Il joue le jeu du merveilleux et créé un univers à la fois féérique et cocasse, qui ne sort jamais du cadre du conte, mais qui au contraire, en matérialise sans cesse les limites, dans un hommage également rendu aux artifices du monde du spectacle.


La production est visible dans son intégralité sur le site de La Monnaie.